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La société de conseil du conseiller national du Centre Gerhard Pfister « Pfister Schnieper Consulting AG » joue cartes sur table avec une franchise presque provocante. Sur son site, l'entreprise se présente ainsi : « En tant que conseiller national et président de parti, ainsi que dans diverses fonctions au niveau communal et régional, nous disposons de connaissances et de compétences approfondies pour vous accompagner et vous représenter dans l'ensemble des processus et instances politiques. »Ce qui est vendu ici, c'est un parcours politique, avec son réseau, ses accès et son influence.
La manière dont les fonctions de représentation populaire et de lobbying se mêlentde façon problématique a été notamment mise en évidence récemment par le Tages-Anzeiger à propos de Benjamin Mühlemann. Le conseiller aux États PLR siège dans la commission des finances – un organe qui décide de lois touchant directement les intérêts d'entreprises privées. En parallèle, Mühlemann conseille vraisemblablement de telles entreprises par l'intermédiaire de la société de relations publiques IRF Reputation. Cependant, alors que les membres du Parlement doivent indiquer qui est leur employeur, ils ne sont pas tenus de révéler qui en sont les clients, ce qui, dans le cas de sociétés de conseil ou de lobbying, pose un problème évident. Il s’agit d’une lacune légale, qui, selon Balz Oertli, membre du comité de Lobbywatch, peut « très facilement » servir à dissimuler des conflits d'intérêts.
Mühlemann et Pfister ne sont pas des cas isolés. Selon la base de données de Lobbywatch, 41 membres du Parlement détiennent au total 46 mandats actifs dans le conseil et les relations publiques. Si l'on y ajoute les liens des membres avec les personnes autorisées à accéder au Palais fédéral, on arrive même à 111 parlementaires.Le point commun entre ces activités, c’est leur modèle d'affaires, qui repose sur l'accès politique, le réseautage et l'influence sur la perception publique. Autrement dit, exactement ce que permet un mandat parlementaire.
De tels mandats ne sont pas problématiques en soi. Ils le deviennent lorsque la frontière entre représentation populaire et consultation rémunérée s'estompe. Quiconque exerce des activités à titre privé au Parlement fédéral se retrouve rapidement en situation de conflit d'intérêts : est-ce que je représente mes électeurs ou mon client ? Le véritable problème réside dans cette absence de clarté. Les électeurs ignorent quels intérêts leur parlementaire défend lorsqu'ils votent, ni la rémunération qu'il perçoit en contrepartie.
Deux voies, un même objectif
Le fait que la dissimulation des mandats et des clients soit possible est la conséquence du laxisme de la loi sur le Parlement en matière d’exigences de transparence – auquel s’ajoute une application peu rigoureuse des règles existantes par les parlementaires eux-mêmes.
Les mécanismes de dissimulation suivent deux logiques. Dans le premier modèle, les parlementaires sont engagés par une entreprise existante de relations publiques ou de conseil, comme Benjamin Mühlemann. Les élus doivent déclarer cet emploi, mais ce qu’ils y font concrètement et pour qui n'apparaît généralement pas dans les informations qu'ils doivent transmettre aux services du Parlement.
Le deuxième modèle, nettement plus répandu, consiste à créer sa propre société. Thomas Aeschi, président du groupe UDC, dirige Aeschi & Company GmbH, qui propose selon le registre du commerce des services de conseil. Il est difficile d'en savoir davantage publiquement : la société n'a pas de site internet. Gregor Rutz (Rutz & Partner Consulting GmbH), Thomas de Courten (Salex GmbH, Politcom) et Esther Friedli (Polestica GmbH) ont eux aussi leurs propres entreprises de conseil.
Au sein du groupe du Centre, outre Gerhard Pfister (Pfister Schnieper Consulting AG, Pfister & Netzwerk), Philipp Kutter avec KutterKommunikation GmbH et Lorenz Hess avec Hess Advisum GmbH relèvent de la même catégorie des entreprises de relation publiques et de conseil.
Des responsables politiques de gauche sont aussi liés à des agences actives dans la communication et les relations publiques, notamment les anciens conseillers nationaux verts Balthasar Glättli (Politbüro Kampagnen&Webdesign) et Aline Trede (Kampagnerei Trede), la conseillère nationale verte Sibel Arslan (Sidus Consulting) ainsi que le socialiste Jon Pult, membre du conseil d'administration de Feinheit AG.
Le PLR joue dans une catégorie à part, tant par le nombre de cas que par la franchise avec laquelle le capital politique y est commercialisé. L'ancienne présidente du parti Petra Gössi dirige Gössi Consulting AG, qui propose, selon le registre du commerce, du conseil stratégique dans les domaines de l'économie, des affaires publiques et de la communication. Christian Wasserfallen dirige Wasserfallen Management GmbH, dont le site évoque un « vaste réseau de relations dans l'industrie, les associations et la politique ». D'autres membres PLR du Parlement évoluent dans le même domaine : Thierry Burkart (Burkart Advisory GmbH), Maja Riniker (Riniker AG), Hans-Peter Portmann (H.P. Portmann Consulting), Damian Müller (MüPa.Beratung GmbH) et Marcel Dobler (Dobler.Swiss).
Le dilemme du système milicien
Confrontés à notre enquête, plusieurs parlementaires répondent avec le même argument : il s'agit non pas d'une véritable société de conseil, mais d'un véhicule permettant de facturer correctement les revenus privés des mandats. Petra Gössi, conseillère nationale PLR et ancienne présidente du parti, écrit : « La société sert actuellement à facturer les mandats que j'ai indiqués comme rémunérés. » Thierry Burkart, président du parti PLR et directeur général de Burkart Advisory GmbH, explique que la société a été créée pour des raisons de prévoyance professionnelle.
L'argument est compréhensible: percevoir des honoraires provenant de plusieurs sources peut effectivement poser des difficultés en matière de cotisation pour l'AVS et la prévoyance professionnelle. La création d’une société peut alors constituer une solution adéquate, répandue notamment dans les domaines du journalisme ou des arts.
Ce que l'argument n'explique pas, c'est l’objectif affiché de ces sociétés. Celui qui n'en a besoin que pour la facturation choisit une formulation neutre. Pourtant, Damian Müller a fait inscrire « conseil en questions politiques », tandis que Pfister & Netzwerk promet explicitement sur son site web l' « accès aux décideurs, experts et représentants d'intérêts du monde politique, économique et éducatif. »
L'argument n'explique pas non plus le manque de transparence sur les clients réels. De nombreuses agences de lobbying et d’affaires publiques suisses comme Furrerhugi ou Farner publient désormais proactivement leurs mandats et clients — dans un esprit de responsabilité démocratique.
Nous avons donc posé des questions concrètes aux parlementaires concernés sur les mandats actuels de leurs sociétés et pour qui ils travaillent. Dans le cas du conseiller national Jon Pult, la situation est claire : il siège au conseil d'administration de l'agence de communication Feinheit AG et reçoit annuellement 15'000 francs pour cela, comme il l'a indiqué à Lobbywatch en janvier. L'agence publie ses mandats sur son site web de manière transparente — parmi lesquels de nombreuses campagnes d'initiative ainsi que des projets pour des partis de gauche, des syndicats et des ONG. La conseillère nationale verte Sibel Arslan (Sidus Consulting GmbH) n'a pas répondu à notre demande.
D'autres membres du Parlement qui ont répondu à nos demandes l'ont fait de manière évasive. Maja Riniker, conseillère nationale PLR, déclare à propos des revenus de sa Riniker AG :
Maja Riniker, FDP-Nationalrätin, zur Vergütung ihrer Riniker AG:
« Les revenus des mandats privés ne doivent pas être divulgués. »
Gerhard Pfister quant à lui se limite aux informations légales requises.
Esther Friedli souligne que sa société a été fondée avant son élection et qu'elle a abandonné son dernier mandat politiquement pertinent en 2020. Depuis, elle ne gère que quelques mandats dans le « soutien général à la communication d'entreprises régionales ».Elle ne voit pas d'intérêt public à leur divulgation et se laisse ainsi à elle-même le soin d'évaluer l’existence d’un éventuel conflit d'intérêts.
Selon Sarah Bütikofer, politologue à l'institut de recherche Sotomo, le phénomène des activités de conseil des parlementaires doit être replacé dans le contexte du système de milice,:
«Au niveau national, le parlement milicien est devenu une idée théorique, qui n’est plus mise en pratique. »
On ne peut plus faire de la politique sérieusement à temps partiel au niveau national, et pourtant les indemnités sont trop faibles pour en vivre exclusivement. Le résultat, selon Bütikofer, est ce qu'elle appelle le « système de bricolage » les parlementaires acceptent des mandats parce qu'ils peuvent en tirer un revenu — et utilisent leur biographie politique comme argument de vente.
Le fait que ce phénomène soit plus répandu dans les factions bourgeoises s'explique, selon Bütikofer, par une logique de milieu double : les sociétés de conseil travaillent principalement avec des groupes d'intérêts économiques — et ce sont principalement des membres du parlement bourgeois qui sont liés à ces groupes. Les parlementaires de gauche « ne sont pas seulement ancrés dans le mauvais réseau, mais n'apportent pas non plus ce que la clientèle des sociétés de conseil souhaite »..
Évaluation des rémunérations
Le revenu total estimé moyen provenant uniquement de l'activité au Conseil national s'élève à environ 130'000 à 145'000 francs, légèrement plus pour le Conseil des États. Il est composé d'un salaire de base de 26'000 francs, d'une indemnité forfaitaire de 33'000 francs pour les frais de personnel et de matériel, de jetons de présence de 440 francs par jour ainsi que d'autres indemnités pour les repas, les nuitées et les frais de déplacement. S'y ajoutent éventuellement des mandats rémunérés dans des entreprises, des associations et d'autres organisations que les parlementaires doivent déclarer aux services du Parlement, mais sans en indiquer le montant exact. Les montants que les membres du Conseil gagnent grâce à ces mandats reste dans la plupart des cas dans l'ombre : selon le rapport de transparence 2025 de Lobbywatch, seulement environ un quart des membres du Parlement divulguent tous leurs revenus accessoires.
Non déclaré, non sanctionné
Environ une demi-douzaine de politiciens n'ont pas répondu à nos demandes, ou seulement de manière évasive. Lars Guggisberg, conseiller national UDC et, depuis mars 2025, associé de la LG Beratung GmbH, a répondu, mais sa prise de position soulève plus de questions qu'elle n'en résout. Selon Guggisberg, le but de l'entreprise peut être retrouvé dans le registre du commerce. Bien que l'article 11 de la loi sur le Parlement l'exige, il n'a pas encore déclaré cette activité aux services du Parlement,. Interrogé à ce sujet, il rassure : « La GmbH ne concerne aucun mandat qui n'ait pas déjà été déclaré. » Reste à savoir qui peut en vérifier l’exactitude.
L'exemple de Guggisberg montre les failles structurelles du dispositif de transparence : il n'y a personne pour contrôler. Les services du Parlement enregistrent ce que les parlementaires eux-mêmes déclarent, et aucune sanction en cas d'infraction n'est prévue par la loi.
Les déclarations tardives de mandats non déclarés, dit Sarah Bütikofer, ont eu lieu « principalement en raison d'une société civile vigilante et des médias, et non pas d'une décision judiciaire ou d’autres procédures similaires ».
Toutes les missions de conseil et de représentation politiques devraient être rendues publiques, dit Bütikofer. Elle cite en exemple le registre de transparence de l'UE, qui oblige les sociétés de conseil à déclarer non seulement leurs clients, mais aussi les revenus annuels par client. Une telle mesure demeure aujourd’hui impensable en Suisse.
Les mandats indirects présentent une lacune particulière : ceux qui facturent leurs revenus par le biais de leur propre société n'ont pas à déclarer leurs clients. Mais si un durcissement des obligations de transparence n’est pas politiquement réalisable, dit Bütikofer, alors les violations des règles existantes devraient au moins entrainer des conséquences. Or, ce n’est actuellement pas le cas.
Conséquences de la transparence
La politologue doute que des obligations de divulgation plus strictes changeraient fondamentalement le Parlement. Elle en réfère au Bundestag allemand, qui a durci les règles au cours des vingt dernières années « sans que cela ait fortement changé le fonctionnement du Parlement ». Les liens d'intérêts ne sont selon elle « certainement pas la force motrice » des décisions de vote. Ce qui changerait, c'est la visibilité - et peut-être avec elle, les termes du débat public.
La véritable question est donc ailleurs: un Parlement dans lequel la fonction politique est systématiquement utilisée comme ressource commerciale, et où les violations des obligations de déclaration restent sans conséquences, correspond-t-il encore à sa propre conception d’une institution démocratique ? Paradoxalement, si un changement s’impose, c’est précisément ce même Parlement qui devra en décider.












